Elle pose les mots sur les émotions avec la minutie d’un compagnon du devoir achevant son chef d’œuvre. Avec son mari, non seulement ils ont redonné son éclat au Fief Mignoux mais ils ont fait des émules. Ils se sont succédé à la présidence des Maisons Paysannes (délégation de Vendée), portant le nombre d’adhérents de quelques unités à quatre cents au temps le plus fort, sur quatre décennies. Même enthousiasme contagieux. Traquer le beau dans l’ordinaire, sauver du naufrage les vieilles pierres, dénicher le supplément d’âme qui va faire naître l’émotion. Bien plus qu’une simple restauration, une philosophie de vie…

L’année 1973 célébrait l’art roman en France. Une passion pour les époux Schnepf qui, partis à la découverte du roman poitevin, rencontrent toute une architecture civile ’tombée en bottes’. Débauche de vieilles pierres survivant dans une aimable indifférence qui étonnent les alsaciens-lorrains qui connaissent le prix de la mémoire des choses. Ils ont un coup de foudre pour une vieille bâtisse en détresse, qu’ils ne savent pas encore être un logis chargé d’histoire, et, alors que la Vendée n’était pas au programme, achètent Fief Mignoux.

C’est le grand bond dans l’inconnu : le passage d’une vie citadine à la croisée des trois grandes villes Metz-Nancy-Strasbourg, à l’immersion en pleine campagne. Pour leurs amis, une lubie qui ne peut pas durer, et pour eux le début d’une belle aventure, qui ne sera pas sans un moment de flottement… « Mais on apprend très vite que pour gagner la nouvelle rive, il faut lâcher l’ancienne ». Reconversion à un autre mode de vie. « J’ai trouvé ici l’harmonie entre les temps de silence propices à la lecture, et l’excitation de rencontres inattendues, toutes enrichissantes. J’ai aimé d’emblée l’extraordinaire lumière des ciels de Vendée, la puissance de la végétation du bocage, la gaieté pleine de retenue de ses habitants, leur bonne humeur naturelle, sans excès, accordée à mon austère Lorraine. Je m’y suis sentie très vite en résonance avec le meilleur de moi-même ».

Restaurer une maison, c’est d’abord se coltiner avec les choses, apprivoiser les trois armes indispensables : brouette, bottes, faux ! Et accepter un autre ordre du monde que celui des livres et des études. « J’ai découvert l’intelligence de la main, l’intelligence du cœur… qui ne relève pas d’un diplôme mais d’une patiente expérience. Celle de mon voisin Maurice, expert en science du vent, de la lune et du jardinage ; celle de Gaston, maréchal-ferrant à ses heures, fin psychologue, que l’exubérance malicieuse de mes deux ânesses ne démontait pas ; celle de notre menuisier qui, d’un dessin précis, d’un geste sûr, désencombré de toute théorie savante, redonnait à une porte, un volet, sa beauté d’origine… Bref, j’ai rencontré la vie, la vraie, celle qui est dans l’action, portée par l’enthousiasme ; l’enthousiasme ma nature, c’est vrai. J’aime à dire parfois que je ne suis experte en rien, sauf en enthousiasme ! ».

« J’aime les choses pour ce qu’elles représentent : le fauteuil de ma grand-mère, la bibliothèque de mon oncle… Chez moi, rien ne vaut rien, que l’affection que j’y porte. Sans ce souffle, les choses, coquilles vides, sont inertes et me sont indifférentes ».

« J’aime les gens, les rencontres, les vraies, pas par technologie interposée, celles qui, d’un regard, d’une tonalité de voix, nous branchent d’emblée sur une même longueur d’onde ».

« Faire vibrer à la beauté d’un texte comme enseignante, à la musicalité d’une façade comme présidente des Maisons Paysannes, partager un même regard curieux, confiant, souvent étonné, toujours admiratif, sur le monde… ça a peut-être été le fil conducteur de ma vie : livres-rencontre, maison-rencontre, l’autre comme chemin de vie. J’ai fait le plein de belles rencontres, lesquelles, passées au crible nourrissant de Fief Mignoux, se dégageaient vite du code des apparences ».

« La plus touchante peut-être, celle établie au fil du temps avec Jean-Gabriel Gallot, grand médecin du XVIIIème siècle, médecin des pauvres, avec qui j’ai partagé, à deux siècles de distance, un même coup de foudre pour ce vieux logis, mon ancêtre adoptif préféré, qui m’a accompagnée pendant tout le confinement et dont j’ai retracé l’histoire dans un petit livre, comme une conclusion à ma belle aventure de Fief Mignoux ».